Un débat anime en ce moment la communauté des designers numériques : les design systems vont-ils sonner leur disparition ou au contraire leur permettre de mieux faire leur travail ? Cinq designers de la Silicon Valley penchent plutôt pour le deuxième scénario alors qu’Adam Michela, le créateur des design systems de Airbnb et Facebook, pense plutôt qu’ils vont prendre la place des designers.

Le design numérique est en train de vivre sa plus grande révolution culturelle depuis l’iPhone d’Apple, avec l’émergence des design systems.

À l’heure où les entreprises mettent en place de nouveaux procédés pour designer à grande échelle, on n’imagine pas à quel point ces systèmes vont impacter l’organisation des structures. Ils pourraient bien changer radicalement la manière de concevoir des produits numériques - à minima, nous éviter le travail de base de manipulation de pixels.

Cela nous amène à nous poser une question importante : est-ce que les design systems vont remplacer les designers, de la même manière que les machines automatiques ont remplacé les ouvriers dans les usines ? C’est un sujet sensible — une possibilité que personne ne veut considérer — mais c’est quelque chose que l’industrie doit regarder en face alors que ces systèmes sont de plus en plus proéminents.

Cinq perspectives

Nous avons parlé à cinq figures importantes du design et recueilli leur point de vue sur comment les design systems pourraient changer - ou supprimer - le rôle du designer.

Notre panel d’experts en faveur du « non » :

Diana Mounter Responsable de l’équipe Design Systems chez GitHub

Ben Wilkins Design Technologist, Airbnb

Craig Wattrus Designer Produit, Braintree

Mikael Keussen Designer, Lever

Rasmus Andersson Designer, Figma

Malgré de grandes différences de parcours du consommateur à l’entreprise, tous ceux avec qui nous avons parlé sont persuadés que les design systems ne voleront pas le travail des designers… où du moins l’espèrent-ils.

Je suis intimement persuadé que des personnes vont se dire, « Oh maintenant que vous avons un design system, nous n’avons donc plus besoin d’autant de designers » nous dit Ben Wilkins, design technologist chez Airbnb. « C’est une mauvaise conclusion. Elles n’en tirent pas la bonne leçon. »


La précieuse ressource

De nos jours on s’arrache les designers numériques. Il n’y a simplement pas assez de designers qui possèdent l’habilité et l’expérience dont l’industrie numérique a besoin : sensibilité esthétique, résolution de problèmes, pensée critique, compétences techniques (et souvent une expérience de programmation ou d’analyse de données), etc. C’est une interdisciplinarité unique — un savant mélange d’art, de mathématiques et de psychologie - et contrairement à l’informatique, le design numérique n’a pas de programmes universitaires dédiés pour apprendre aux gens. La plupart des personnes qui finissent par designer dans les entreprises de Silicon Valley le font par accident.

Le manque de designers formés ne posait pas de problèmes dans les années 90 et au début des années 2000, à une époque où la tech était encore dans son âge d’or. Mais avec la portée grandissante d’Internet et l’arrivée du mobile, les entreprises se sont lancées dans une quête éperdue de pouvoir du design. Ce qui a amené une grande pénurie de bons designers — les designers sont devenus une ressource aussi précieuse que le pétrole et l’eau dans la Silicon Valley au même titre que les célébrités de l’ingénierie.

Quand de nouveaux designers sont disponibles, ce n’est jamais, « OK, allons faire un tour » dit Craig Wattrus, designer produit, chez Braintree. Mais c’est toujours, « À quels nouveaux problèmes pouvons-nous nous attaquer maintenant ? »

C’est en partie pour cette raison que les équipes ont besoin de design systems en premier lieu — pour que le travail de conception fonctionne à grande échelle et qu’il ne ralentisse pas la croissance. Avec des procédés en place — conventions sur des composants comme les barres de navigation et les menus déroulants, les façons de les mettre à jour automatiquement, des accords sur quand créer de nouveaux éléments, des conseils précis sur comment tout cela s’articule — le poids de la création d’interface est enlevé des épaules des designers.

Maintenant qu’elle n’est plus requise pour réinventer la roue (ou une icône), l’attention des designers peut se pencher sur divers types de défis. « Je veux que les designers de GitHub se demandent comment rendre plus simple la gestion de projet pour les développeurs, les responsables produit et les designers dans les entreprises ? » dit Diana Mounter, en charge de l’équipe design systems chez GitHub. Et non, « Quelle apparence devrait avoir ce bouton ? Comment dois-je le coder ? »

C’est le rêve : que les design systems donnent aux designers la possibilité de se concentrer sur ce qui compte: la vue d’ensemble. Après tout, très peu de designers rejoignent une entreprise pour tourner à vide et cracher indéfiniment des wireframes.


Avec des systèmes en place, les designers espèrent pouvoir :

  1. Passer plus de temps à faire des recherches, des interviews et des études d’utilisateurs.
  2. Parler plus souvent aux ingénieurs pour comprendre leurs contraintes et adoucir le processus de transfert.
  3. Explorer et tester plus de pistes et d’options pour de nouveaux produits ou de nouvelles fonctionnalités.
  4. Penser les nouvelles fonctionnalités dans leur ensemble, savoir comment les changements vont se répercuter sur l’expérience générale d’utilisation.
  5. Maintenir et faire évoluer le design system lui-même, au fur et à mesure que de nouveaux besoins apparaissent.
  6. Parvenir à une cohérence tout au long de l’expérience d’utilisation.
  7. Aller plus vite…sur tout.

C’est une vision agréable du futur, qui n’est pas sans précédent. Au cours des soixante dernières années, les progrès dans l’ingénierie ont permis aux gens de se focaliser sur l’avancement technologique, au lieu de devoir effectuer de la programmation de bas-niveau.

Par exemple dans les années 50, les ingénieurs codaient directement sur le matériel informatique, ils écrivaient des instructions machines pour le processeur. Plus tard, des développements et des langages comme l’assembleur ont permis d’accélérer le processus. « Aujourd’hui on pourrait poser la question : est-ce que tous les ingénieurs informatiques savent comment marche la mémoire ? » a dit Rasmus Andersson, designer chez Figma designer. « À l’époque, tout le monde devait le savoir. »

L’outillage et les nouveaux frameworks ont fait faire un bon en avant à l’industrie — et ont crée plus d’emplois en informatique qu’ils n’en ont supprimé.

Diana de chez GitHub se veut optimiste et espère qu’il en sera de même pour le design. « Si nous arrivons à résoudre ce problème maintenant avec les design systems », cela va nous mettre de nous attaquer à de nouveaux défis de conception dans le futur ».

Mais tout le monde partagera-t-il cette vision ? « Peut-être que chez Facebook, vous n’aurez pas besoin de centaines de designers si vous avez un système mieux établi » a confié Mikael de chez Lever. « Mais c’est difficile à dire car les designers utilisent de plus en plus de données, définissent de plus en plus d’expériences, font du AB testing, et ont une vision de l’expérience de plus en plus globale. »

Malheureusement, dans le secteur de la technologie, tout le monde ne comprend pas la vraie valeur de l’ensemble des compétences d’un(e) designer. Certains la réduise à l’art de la finition de peinture. Comment pouvons nous espérer que les décideurs, une fois qu’on leur aura montré un design system avec des composants prêts à l’emploi, comprendront encore qu’il y a besoin de designers ?

Quand j’ai évoqué cette possibilité avec les designers avec qui j’ai parlé, ils paraissaient tous un petit peu nerveux. Certains ont admis que ce serait une éventualité, surtout dans les plus grandes entreprises. D’autres pensent que ça n’arrivera pas. De toutes les façons, ils sont tous farouchement opposé à un monde dans lequel les design systems remplaceraient les designers.

« Si vous prenez les Lego par exemple, les Lego sont un design system » dit Ben de Airbnb. « Ce n’est pas parce que le système est en place que nous n’avez pas besoin de quelqu’un pour le concevoir. »

C’est à ceux qui créent des design systems d’aider à dessiner cette vision du futur. Soit à travers des sessions d’informations ou des conversations informelles, les designers doivent parler des manières dont les design systems vont bénéficier à tous — y compris aux designers eux-mêmes.

Bien entendu, l’équipe marketing sera à même de concevoir ses propres campagnes d’emailings, les commerciaux pourront générer leurs slides de présentation, les managers produit et les exécutifs pourront réaliser des maquettes haute-fidélité de leurs idées, les ingénieurs pourront jouer avec les composants pour comprendre les changements qu’ils doivent implémenter dans le code. Mais même avec toute cette autonomie, au final il y aura besoin d’une équipe qui vérifie et qui supervise toutes ces briques changeantes pour assurer une cohérence — et c’est là que les designers ont un rôle à jouer.

« Les design systems ne sont pas comme des véhicules autonomes qui remplacent le conducteur, » dit Craig de Braintree. « Il faut les voir plus comme une conduite assistée. »